Compte rendu du livre :
La religion et la course aux richesses,
au pouvoir et aux fidèles,
de Paul Seabright,
Markus Haller, 2026.
Pourquoi les religions continuent-elles d’avoir du succès ? Le phénomène peut surprendre dans des sociétés où le progrès scientifique, l’élévation du niveau de vie et l’extension de la protection sociale semblaient devoir reléguer la foi au second plan. Pourtant, loin de disparaître, les organisations religieuses persistent et, dans de nombreuses régions du monde, gagnent même en influence. Plutôt qu’à s’interroger sur le contenu de leurs messages, l’économiste Paul Seabright nous invite à considérer les ressorts économiques, organisationnels, sociaux et humains de leur réussite.
Paradoxalement, les religions prospèrent alors même qu’elles demandent à leurs fidèles du temps, de l’argent et le respect de règles parfois contraignantes. Selon Paul Seabright, loin de fragiliser les communautés religieuses, ces exigences coûteuses permettent de sélectionner les membres réellement investis et de rendre crédible leur engagement, ce qui favorise la coopération entre fidèles et donc l’intérêt à faire partie de leur communauté. La force des religions ne tiendrait donc pas juste à ce qu’elles enseignent, mais à ce qu’elles exigent de leurs fidèles.
Renforcer les liens entre les fidèles
Pour mieux comprendre cette dynamique, l’auteur mobilise la métaphore de la plateforme : les religions sont des organisations qui mettent en relation des individus, produisent des règles communes, offrent des services sociaux et tirent leur solidité de l’engagement ferme de leurs fidèles. Comme dans les secteurs professionnels ou culturels, les effets de réseau jouent un rôle décisif : plus une religion met en relation un nombre important de membres actifs, plus elle devient attractive et difficile à concurrencer.
Dans cette perspective, les rituels jouent un rôle important : en synchronisant les émotions, en rendant l’engagement visible et en créant des expériences partagées, ils renforcent les liens entre fidèles et leur loyauté envers l’institution. Quant aux croyances religieuses, elles donnent un sens à ces pratiques en les inscrivant dans des histoires ayant un semblant de cohérence, capables de relier l’expérience individuelle à une communauté large et à un horizon moral commun. Ensemble, rituels et croyances constituent une infrastructure symbolique qui peut transformer un vague sentiment religieux en engagement durable.
Paul Seabright reconnaît que les religions se sont construites sur des dispositions mentales ordinaires – comme la tendance à détecter des intentions dans les phénomènes naturels – et pour répondre à des besoins humains fondamentaux, tels que donner du sens à l’existence ou réduire l’angoisse face à la mort. Elles ont toutefois appris à inscrire durablement ces dispositions dans des pratiques, des messages et des institutions, ce qui explique leur capacité à susciter un engagement collectif. En ce sens, la religion n’est ni une pure illusion ni une simple manipulation, mais le produit d’une coévolution entre tendances cognitives humaines et formes organisationnelles capables de générer des adhésions durables.
Le rôle économique des religions
Lorsque ces dispositifs s’inscrivent dans la durée, ils peuvent conférer aux institutions religieuses un rôle économique important. Paul Seabright rappelle ainsi comment, dans de nombreuses sociétés antiques, les temples ont organisé le stockage et la redistribution des ressources tout en sécurisant les échanges. Les organisations religieuses ont ainsi ancré leur pouvoir bien au-delà de la sphère spirituelle. C’est une logique qu’on retrouve encore aujourd’hui, notamment lorsque des organisations religieuses assurent des fonctions d’entraide, de redistribution ou de médiation économique.
En outre, lorsqu’une institution religieuse accumule durablement des ressources, elle se lie au pouvoir politique. L’économiste montre que cette relation repose moins sur une affinité idéologique que sur un partage d’intérêts : les autorités politiques y trouvent des relais de mobilisation et de légitimation, tandis que les institutions religieuses bénéficient de protections et de reconnaissances qui renforcent leur position. L’alliance du sabre et du goupillon décuple la puissance organisationnelle propre des religions.
Cette proximité avec le pouvoir n’est toutefois pas sans risque. En s’y adossant trop étroitement, les religions peuvent affaiblir l’adhésion volontaire des fidèles et susciter la défiance, en particulier dans des sociétés où coexistent plusieurs appartenances religieuses et des alternatives séculières. Le pouvoir religieux repose dès lors sur un équilibre instable entre bénéfices politiques et autonomie institutionnelle.
Comprendre la persistance des religions aujourd'hui
En proposant d’analyser la religion comme une organisation rationnelle à part entière, l’auteur offre donc une grille de lecture particulièrement éclairante pour comprendre la persistance et la puissance des religions dans le monde d’aujourd’hui. Cette approche a le mérite de dépasser l’opposition classique entre foi et rationalité, en montrant comment des organisations religieuses peuvent fonctionner de manière cohérente, efficace et durable.
On peut toutefois se demander si l’accent mis sur les mécanismes organisationnels ne relègue pas au second plan la diversité des expériences religieuses individuelles et la spécificité des contenus doctrinaux. De même, l’analogie économique, si elle est féconde, gagne sans doute à être maniée avec prudence pour ne pas réduire le religieux à ses seuls aspects sociaux. Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt de l’ouvrage, qui constitue une contribution stimulante et bienvenue aux sciences sociales du religieux.
Thomas Lepeltier,
Sciences Humaines,
387, avril 2026.
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